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DE L’EVANGILE DE CALVIN A L’EVANGILE D’HIRAM OU LA RELIGION

DE FREDERIC DESMONS A L’EPREUVE DE LA LIBERTE DECONSCIENCE


Personnage important de la vie maçonnique et politique de la première moitié de la Troisième République, Frédéric Desmons a également été un acteur influent du fait religieux autant comme adversaire déclaré du catholicisme ultra mondain et de toute forme de dogmatisme religieux que comme membre de l’Eglise réformée de France et pasteur démissionnaire de cette dernière.
De sa formation et de sa carrière pastorale, retenons qu’après cinq années passées à Genève, dont quatre à la Faculté de Théologie, il est consacré pasteur à Vézénobres en 1856. D’abord suffragant à Ners puis pasteur titulaire à Vals-Aubenas, il est enfin nommé le 3 novembre 1857 à la paroisse de Saint-Génies-de- Malgoirès qu’il ne quittera qu’en 1881, date à laquelle il se démet de ses fonctions pastorales afin d’assurer son élection à la Chambre des Députés.

 

Au sein de l’Eglise réformée, Frédéric Desmons, de part sa formation genevoise et ses convictions politiques, rallie très rapidement le courant du protestantisme libéral et, après 1870, son aile extrémiste. Pour ces pasteurs ultralibéraux, cette extrême gauche de Dieu, pour reprendre la belle formule de l’historien Yves Hivert-Messeca
l’obligation de croire est un non-sens et leur regard surla Religion, parce qu’ils pensent que la croyance elle-même est trop souvent une habitude de pensée et non une véritable adhésion aboutit à la négation des principes essentiels du Christianisme et à sa réduction à un simple déisme.


Mais cette orientation idéologique au sein du protestantisme français, son rôle de chef de file des pasteurs libéraux dans le Gard n’ont en aucune façon nuit à sa charge d’homme de dieu, du moins durant les premières années de son sacerdoce. Frédéric Desmons eut très rapidement la réputation d’un bon prédicateur, chose que confirment la fréquentation de son culte hebdomadaire, sescours de religion ainsi que ses deux écrits doctrinaux, sa thèse, Essai historique et critique du Mormonisme et sa Réponse à la Lettrede l’évêque de Nîmes aux Protestants du Gard.


Tous les textes de cette période montrent un Frédéric Desmons profondément chrétien, très bon connaisseur des Ecritures, ardent défenseur de la foi protestante et de l’esprit du calvinisme. En 1859, dans sa Réponse à l’évêque de Nîmes, il justifie sa prise de parole en disant j’obéis aujourd’hui à la voix de Jésus-Christ, et de citer par deux fois Paul: Malheur à moi, si je n’évangélise et Ne crains rien, ma grâce te suffit avant de lancer à la face du prélat nîmois cet avertissement aux allures d’un plaidoyer pro domoen faveur dela Religionde Calvin: Lisez l’Evangile, mais lisez- le sans parti pris, en toute sincérité de cœur, et pendant que vous n’y rencontrerez ni le sacrifice de la messe, ni le dogme du purgatoire, ni l’invocation des saints, ni le culte de la vierge Marie, vous y trouverez, à votre grand étonnement peut-être, l’origine et le modèle de notre religion; oui, vous entendrez saint Paul et saint Pierre, que vous n’oserez pas, j’espère, accuser d’hérésie, combattre les mêmes erreurs qu’ont combattues nos pères, et prêcher les vérités qu’ils ont eux-mêmes prêchées et que nous annonçons après eux A l’occasion de la célébration, à Nîmes, du troisième jubilé séculaire de la constitution des Eglises réformées de France par le premier synode national réuni à Paris en 1559, la confiance accordée à Frédéric Desmons, par ses core ligionnaires gardois, pour défendre, en cette journée ommémorative ô combien importante pour les calvinistes français,la Religion protestante contre les attaques du catholicisme romain a valeur de symbole.

Frédéric Desmons, au sein de la communauté réformée, occupe une position crédible et acceptable. Il est reconnu comme un protestant sincère et comme un porte-parole efficace, suffisamment armé théologiquement pour pouvoir argumenter et soutenir la controverse contre un prélat aguerri à cet exercice. Cela étant, le protestantisme libéral des années 1850 n’est pas celui des années 1880 et pour l’heure, le combat de Frédéric Desmons est avant tout celui de la préservation de la libertéde culte en France. Ses textes condamnent unanimement la politique religieuse menée par l’Empire autoritaire comme ils dénoncent la mainmise croissante du cléricalisme sur la société. Dans sa réprobation et son mépris du catholicisme, il n’a de cesse de dénoncer son intolérance, son fanatisme et son dogmatisme; autant d’arguments qui nuisent au progrès humain et à l’émancipation de l’intelligence, et menacent, par conséquent, la liberté de conscience, notion, faut-il le rappeler, quasi consubstantielle et inhérente à l’histoire et à l’esprit de la Réforme en France. Mais durant les années 1870-1880, l’aggravation des rapports entre libéraux et orthodoxes et le conflit doctrinal et ecclésiastique qui s’ensuit au sein de l’Eglise réformée va s’avérer lourd de conséquence pour la carrière pastorale de Frédéric Desmons.

Le synode de 1872 qui voit la victoire des orthodoxes et la marginalisation progressive des libéraux et a fortioricelle des ultra libéraux amènent certains d’entre eux à prendre une position de net recul avec l’Eglise institutionnelle. Pour ces derniers, la confession de foi obligatoire est contraire à leur vision d’un protestantisme tolérant et antidogmatique, perçu comme une religion de raison, dans lequel peut s’incarner un message de liberté spirituelle mais également intellectuelle et politique Du reste, cette prise de distance se remarque dans la radicalisation théologique tout autant que politique de certains prêches.
C’est de cette époque que remonte, dans la mémoire collective des âmes pieuses de Saint-Génies, la tradition faisant de Frédéric Desmons
un rationaliste invétéré et un pourfendeur des principes essentiels de la foi traditionnelle. Cette même tradition voudrait également qu’un jour, il ait déclaré en chaire qu’il ne croyait plus tout ce qu’il avait enseigné autrefois En revanche, le calembour que ses adversaires politiques et religieux, catholiques et protestants, aimaient à faire circuler sur son compte est lui bien avéré; il disait: c’est le Desmons qui a tué le bon Dieu. Derrière le jeu de mot, se lit une inversion radicale tout autant que révélatrice du regard que des contemporains ont cru bon devoir porter sur un homme pour lequel rien ne laissait présager qu’un tel ressentiment lui soit voué. Beaucoup ne lui ont pas pardonné d’avoir démissionné de sa charge de pasteur, mais peut-être encore davantage d’avoir fait carrière, si on peut s’exprimer ainsi, dans une obédience maçonnique qui dans son évolution idéologique tendait à basculer d’une position nettement anticléricale vers une position ouvertement antireligieuse. Frédéric Desmons était une occasion de scandale, qu’on décriait pour le mal qu’il a fait à l’Eglise Mais ces critiques ou ces points de vue qui relèvent d’une histoire culturelle et sociale des mentalités religieuses à la fin du XIXesiècle, et qui ont leur légitimité en tant que tels, ne rendent pas compte de l’évolution du sentiment religieux de Frédéric Desmons dont le double enjeu est de comprendre le pourquoi personnel de sa sortie de la religion et son rattachement dans une institution ritualisée dont les origines intellectuelles ont, à bien des égards, partie liée avec l’histoire du protestantisme du siècle des Lumières anglais et continental.


Dans le combat pour la laïcité, l’élection d’un homme au service de Dieu pouvait apparaître, pour beaucoup de républicains, comme quelque chose d’antinomique avec le programme de l’Extrême Gauche Radicale. Elire un pasteur aurait donné un exemple déplorable à la cause républicaine et aurait marqué un arrêt dans le désir d’émancipation totale de l’homme. En effet, comment expliquer qu’après avoir amené ce dernier à s’échapper des étreintes de l’Evangile le combat pourla République sociale et démocratique le conduise à se jeter dans les bras dela Bible.


Frédéric Desmons a très bien compris la situation et le dilemme dans lequel sa double casquette de républicain et de pasteur le mettait.
Sa marge de manœuvre était réduite et il se devait de trancher, chose qu’il fera après de longues et sincères hésitations au détriment de son ministère.
En juin 1881, il expliquait sa décision en ces termes: …qu’invité par plusieurs électeurs politiques de l’arrondissement d’Alès à poser
sa candidature à la députation…, il s’est décidé à se laisser porter comme candidat. [et il ajoute] que les membres du Comité patronnant sa candidature, désireux de détruire l’objection que l’on fait à cette candidature, à savoir que le candidat est revêtu d’un caractère ecclésiastique l’ont vivement pressé de donner sa démission de pasteur et que, quoique à regret, tout en reconnaissant combien peu sérieuse et peu fondée est une telle objection, il a consenti à la donner. Au même moment, dans sa circulaire aux électeurs,
il justifiera son choix tout en précisant subtilement que, pour lui, ce qu’il prêchait comme pasteur, il le prêchera comme député républicain, dans des registres peut-être différents à premières vues mais identiques et confondus dans leurs finalités.

Son message humaniste repose sur une vision globale de l’homme et se situe bien au-delà des contingences partisanes et idéologiques comme ses propos empreints du respect des opinions d’autrui et des préjugés de ceux à qui il s’adresse le démontrent: Bien que je sois convaincu que cette question de robe qu’on a si souvent agitée n’est pour beaucoup qu’un vain et futile prétexte, périodiquement exploité par des habiles.
Bien que je prévoie que bon nombre de ceux qui hier attaquaient ma candidature à cause de mes fonctions l’attaqueront demain peut-être parce que j’aurai cessé de les exercer.
Bien que ma robe de pasteur, et c’est pour moi un devoir de le proclamer ici, ne m’ait jamais empêché de remplir mes devoirs de citoyens et ne m’ait dans aucune circonstance obligé à une capitulation de conscience.


Bien que, au contraire, grâce à cette robe, pendant que sous l’Empire, toutes les bouches étaient muettes et les cœurs découragés, il m’ait été permis de répandre autour de moi, non pas comme une plume amie et beaucoup trop bienveillante d’ailleurs, l’a dit tout récemment, des sentiments d’athéisme et de matérialisme, mais bien des sentiments d’espérance, de justice et de liberté.
Bien que j’eusse désiré, puisque cette robe avait été à la peine, de la voir également à l’honneur.
Du moment que par un scrupule de conscience que je respecte entièrement sans le partager toutefois, certains électeurs sincères et convaincus croiraient transgresser les principes républicains en donnant leur voix au ministre d’un culte.


Citoyens, j’accepte franchement et loyalement la condition qui m’est proposée par le Comité: à partir de ce jour, je cesse d’être pasteur et je redeviens comme vous tous ce que j’ai la prétention d’avoir toujours été dans mes sentiments et dans mes actes, “exclusivement laïque”
Mais cette lettre ne s’attache pas qu’à justifier la prise de décision de Frédéric Desmons, en rappelant à tous l’intégrité morale et intellectuelle et les valeurs chères à son auteur; elle tend à faire également prendre conscience de la force des liens objectifs entre le protestantisme et le processus de laïcisation à la fois pré-républicain puis imposé par la République. De fait, pour Frédéric Desmons, son statut de pasteur n’était pas une entrave à l’affirmation de ses principes républicains; son témoignage comme ses engagements de jeunesse présentent justement un militant opposé à toute forme d’arbitraire, politique et religieux.


En revanche, l’évolution doctrinale de l’Eglise réformée de France lui a incontestablement posé des problèmes de conscience. Du reste, nombreux sont les pasteurs libéraux à avoir accusé la majorité orthodoxe de dogmatisme et, par la même, de porter atteinte à la liberté religieuse et à la liberté d’examen au sein de l’institution ecclésiale.
Presque naturellement, son expérience douloureuse du Synode national de 1872 se ressent dans sa prise de parole au convent maçonnique de 1877, où, en sa qualité de rapporteur du vœu IX, pour argumenter en faveur de la liberté absolue de conscience et de l’anti-dogmatisme du Grand Orient de France, il n’hésite pas à dénoncer toutes les formes d’autoritarisme religieux, y compris celles liées au protestantisme institutionnel: Non.

Laissons aux théologiens le soin de discuter les dogmes. Laissons aux Eglises autoritaires le soin de formuler leur syllabus. Mais quela Maçonneriereste ce qu’elle doit être, c’est-à-dire une institution ouverte à tous les progrès, à toutes les
idées morales et élevées, à toutes les aspirations larges et libérales. Qu’elle ne descende jamais dans l’arêne brûlante des discussions théologiques qui n’ont jamais amené –croyez en celui qui vous parle- que des troubles ou des persécutions. Qu’elle se garde de vouloir être une Eglise, un Concile, un Synode, car toutes les Eglises, tous les Conciles, tous les Synodes ont été violents et persécuteurs
–et cela pour avoir toujours pris pour base le dogme- qui, de sa nature est essentiellement inquisiteur et intolérant.

Que la Maçonnerieplane donc majestueusement au-dessus de toutes ces questions d’Eglises ou de sectes, qu’elle domine de toute sa hauteur, toutes leurs discussions, qu’elle reste le vaste abri toujours ouvert à tous les esprits généreux et vaillants, à tous les chercheurs consciencieux et désintéressés de la vérité, à toutes les victimes enfin du despotisme et de l’intolérance.
Deux ans auparavant, devant les francs-maçons de Nîmes, il tenait le même discours réprobatoire teinté d’une forte hostilité envers toutes les religions, et notamment la protestante. Evoquant le combat de la franc-maçonnerie contre toutes les formes d’obscurantisme, il disait: nous devons l’aimer parce qu’elle est libérale.


Au contraire des religions qui sont intolérantes, et je parle de toutes les églises, non pas seulement de l’église catholique; car les protestants quand ils persécutaient les catholiques étaient également poussés par un sentiment d’intolérance. En tout homme, je vois le principe de l’intolérance et de la superstition.
Pour les uns: hors de l’Eglise point de salut comme on vient de vous le rappeler. Dans les autres, les réformés, je vois des frères qui sont disposés à nous exclure de leur paradis, où certes je ne tiendrais pas à vivre à côté d’eux. Chez nous, dis-je, au contraire des religions, il n’existe pas d’intolérance, mais une conviction solide basée sur le principe de liberté.


A travers ces témoignages, on comprend que Frédéric Desmons n’est plus à l’aise en tant qu’homme d’Eglise et ce d’autant plus qu’à la fin du XVIIIesiècle comme du XIXe, la frontière apparaissait singulièrement ténue entre un protestant libéral et un philosophe théiste ou kantien, entre l’Evangile d’un Christ à l’improbable divinité et la Déclarationdes droits de l’hommeou la morale laïque. A l’image de nombre de ses condisciples pasteurs, on pense plus particulièrement à Jean-Paul Rabaut Saint-Etienne ou à Auguste Dide, qui choisissent de renoncer à leur ministère pour entrer en littérature, en philosophie, en pédagogie, en journalisme, en politique…
Frédéric Desmons opte pour la franc-maçonnerie dans laquelle il est reçu le 18 janvier 1863, à la loge nîmoise L’Echo du Grand Orient
Mais ces protestants libéraux n’ont pas l’impression de trahir ou de rejeter leur première vocation, mais simplement de lui donner un prolongement ou une inflexion.


Comme le souligne très bien l’historien du protestantisme Patrick Cabanel, leur sortie a été vécue bien moins comme un reniement que comme une mue et de préciser que la sortie de la religion, dans le monde protestant, se fait par degrés et mutations, par variations insérées dans une même trajectoire globale, parce que la religion y est de plus en plus considérée comme un humanisme, une morale, une philosophie L’attitude de Frédéric Desmons s’inscrit donc dans l’évolution historique
du protestantisme et de sa forme libérale au sein du calvinisme où, dès le XVIIIesiècle, l’accent est mis sur son aptitude à dialogue avec les messages séculiers.


Proche de la pensée politique libérale, le protestantisme s’est toujours pensé du côté des innovations et des progrès avec en point de mire une prédilection à s’auto-définir comme une forme de modernité religieuse et humaniste. Pour beaucoup, protestantisme, philosophie des Lumières et humanisme maçonnique comme par la suite les relations affinitaires développées entre démocratie, République et socialisme ont des destins croisés et participent d’un même processus d’évolution historique.
Cela étant, si Frédéric Desmons s’est retrouvé aux limites de l’Eglise réformée voire de la foi chrétienne, il n’a jamais basculé ni dans le matérialisme nia fortioridans l’athéisme contrairement à son ami Auguste Dide qui lui ne croyait plus en rien. Frédéric Desmons ne fondait plus aucun espoir dans une Eglise.


Mais ce regard sur le protestantisme institutionnel n’a pas entrainé chez lui une remise en question radicale de sa foi ni de ses sentiments religieux. Après 1881, il devient un protestant sans Eglise où son sentiment religieux prend les apparences d’un protestantisme totalement sécularisé proche du latitudinarisme anglais cher, du reste, aux rédacteurs francs-maçons desConstitutions d’Anderson,en tant que système de pensée où chacun est libre de choisir l’option spirituelle qui lui convient.
Délaissant l’étiquette d’homme de Dieu, il endosse celle d’homme de bien qu’il lui sied mieux et qu’il n’a cessé d’être tout au long de sa vie, sans que cela ait jamais provoqué, chez lui, la moindre crise religieuse. Ayant pris du recul avec les principaux faits chrétiens, il évolue, sans crise intérieure et sans drame extérieur, vers un déisme imprécis qui laisse se développer unepensée libre, avant tout antidogmatique et teintée de moralisme. Jusqu’à sa mort, Frédéric Desmons s’est toujours déclaré, à titre personnel, déiste et ses amis les plus proches en feront de même pour caractériser cette religiosité intime et personnelle, dans laquelle le protestantisme a incontestablement agi en tant que modélisateur de sa pensée.


Son sens très vif de la morale et son attachement à la liberté de conscience tendrait à démontrer que le protestantisme libéral,
dans sa faculté à se concilier avec les nouvelles formes d’humanisme, de morale laïque et de républicanisme, est resté un modèle intellectuel et qu’à ce titre, Frédéric Desmons a toujours continué de développer une façon de penser protestante.
Cela pourrait expliquer pourquoi il n’a jamais versé dans la négation totale de Dieu ni qu’il ait souhaité voir le Grand Orient de France faire profession de matérialisme ou d’athéisme.

La franc-maçonnerie est supérieure aux doctrines, aux partis et aux divisions conventionnelles et en vertu de cela, elle peut représenter un espace suffisamment neutre pour y faire coexister des tendances apparemment contradictoires pourvu qu’elles soient sous-tendues par le même idéal de solidarité humaine et d’émancipation de l’homme.
C’est dans ce sens qu’il faut comprendre la demande de suppression de l’obligation de croire en Dieu et en l’immortalité de l’âme en 1877.
Pour Frédéric Desmons, cette formule parait tout à fait inutile et étrangère au but dela Maçonnerie; et de préciser quecette dernière : parce que, embarrassante pour les Vénérables et lesLoges, ne l’est pas moins pour bien des profanes qui, animés du sincère désir de faire partie de notre grande et belle institution qu’on leur a dépeinte, à bon droit, comme une institution large et progressive, se voient tout à coup arrêtés par cette barrière dogmatique que leur conscience ne leur permet pas de franchir, et de poursuivre: Quand une société de savants se réunit pour étudier une question scientifique, se sent-elle obligée de mettre à la base de ses statuts une formule théologique? Non n’est-ce pas? Ils étudient la science indépendamment de toute idée dogmatique ou religieuse.


Ne doit-il pas en être de même dela Maçonnerie? Son champ n’est-il pas assez vaste, son domaine assez étendu, pour qu’il ne lui soit point nécessaire de mettre le pied sur un terrain qui n’est point le sien.
Frédéric Desmons propose donc une vision consensuelle et élargie concernant les critères d’admissibilité dans l’Ordre maçonnique où la franc-maçonnerie, au nom de la liberté absolue de conscience, s’interdit de refuser à quiconque le droit à une conviction religieuse quelconque. Dans son esprit, le Grand Orient de France, par son geste réformateur, pouvait incarner une forme de laïcité a religieuse et non antireligieuse, bien que la tentation de voir chez certains cette orientation prendre l’ascendant ait été grande, dont la finalité serait de faire apparaître l’obédience comme le point de convergence de toutes les forces républicaines et de progrès. Il considérait également que lui-même et la majorité du corps maçonnique n’étaient pas en droit d’imposer une hypocrisie aux francs-maçons athées.


Pour autant, Frédéric Desmons ne fut pas de ceux que le Grand Architecte de l’Univers gênait outre mesure. Assez paradoxalement, il ne s’est jamais prononcé directement sur son maintien ou sa suppression alors que les francs-maçons de l’obédience auraient pu être en droit de réclamer son avis sur cette question épineuse, ne serait-ce qu’en ses qualités de membre et de président du conseil de l’ordre.

Son silence, aussi bien dans son rapport de 1877 et que dans ses prises de parole ultérieures, tendrait à démontrer que la réforme constitutionnelle reposait sur une logique où le débat sur le Grand Architecte de l’Univers n’avait pas sa place. Pour Frédéric Desmons, les choses étaient claires: en 1877, il s’agissait, en introduisant la liberté absolue de conscience dans l’article Ier de la constitution du Grand Orient de France, de transformer celui-ci en une institution pluraliste, laïque, intellectuelle… et républicaine.


Au terme du convent de 1877, sa mission était remplie; par contre, il convenait, afin de préserver l’équilibre philosophique et l’esprit de tolérance du texte, d’éviter la surenchère positiviste au risque de voir l’obédience basculer dans une forme de sectarisme athée où toute personne soupçonnée d’affinité déiste aurait été exclue du recrutement. Le Grand Orient de France avait accueilli les matérialistes; inversement, il ne fallait que ces derniers, en passe de devenir majoritaires, élimine le substrat déiste qui continuait d’imprégner de façon profonde les milieux maçonniques de province.


Beaucoup de républicains modérés durant les années 1870-1880, étaient partagés entre catholiques, déistes non-chrétiens, agnostiques et athées, et entre traditionnalistes et novateurs. Au nom de la liberté absolue de conscience, il convenait de respecter cette pluralité d’idées; et Frédéric Desmons ne cessera de rappeler, tout au long de sa vie maçonnique, qu’en 1877, le convent n’avait pas voulu substituer une négation à une affirmation et de toujours bien préciser qu’en matière de foi, le Grand Orient de France n’affirme ni ne nie rien, se devant de respecter à un égal degré toutes les convictions et toutes les croyances sincères.
Aussi, les portes des temples maçonniques devaient-elles s’ouvrir devant les protestants comme devant les catholiques, devant l’athée comme devant le déiste, pourvu qu’ils soient consciencieux et honnêtes.
En revanche, Frédéric Desmons se mobilise au moment de la réforme des rituels en 1886-1887 contre la sécularisation totale de ses derniers.
Il refuse l’exécution en règle et l’éviction totale du symbolisme de la phraséologie maçonnique. Du moins, joue-t-il le rôle de frein en empêchant que les tenues, en perdant leur caractère rituel, ne se transforment en simples réunions publiques. Dans ce contexte, la question du Grand Architecte de l’Univers n’était qu’un aspect d’un problème de fond qu’il convenait d’appréhender de manière globale. En 1904, il se montre donc hostile à la modification de l’article premier dela Constitutiondans un sens libre-penseur, laquelle amenait à considérer comme un délit maçonnique la participation à tout exercice d’un culte quelconque.

Partisan du maintien des formules de 1877, il ne souhaitait pas que la nouvelle génération de francs-maçons transforme irrémédiablement la franc-maçonnerie en une annexe dela Libre-Pensée. LeDéiste épris de tolérance entrainer la franc-maçonnerie à se couper de ses racines historiques, légendaires et culturelles. Celui qui dans sa jeunesse maçonnique se montrait réservé à l’égard des hauts grades en découvre l’utilité et le bienfondé à partir des années 1885-1890 et davantage encore après l’Affaire des Fiches et la bipolarisation politique de l’obédience. A l’image de son ami le Grand Commandeur du Grand Collège des Rites, le Dr Jean-Baptiste Blatin, il s’ingénie à montrer qu’on ne peut pas faire de Maçonnerie sans appliquer le rituel et sans respecter les traditions et les symboles. De fait, il en appelle à des notions plus traditionnelles de la franc-maçonnerie au point de faire passer ces considérations au premier plan de ses préoccupations.

Cet appel à une remise en ordre des valeurs se ressent dans les propos qu’il tient le 15 janvier 1906: il y a une quarantaine d’années, quand j’entrai dansla Maçonnerie, je n’étais pas partisan des hauts grades; depuis, mieux éclairé sur leur utilité, j’ai pu constater qu’ils avaient été l’objet d’attaques souvent injustes. Aujourd’hui, je reconnais que les Ateliers supérieurs sont nécessaires, parce qu’ils peuvent largement contribuer à faire cette éducation maçonnique que possédaient nos pères et qui constituait la puissance de notre Ordre Attiré et de plus en plus sensibilisé par cette expérience écossaise au sein du Suprême Conseil, notamment dans le cadre de la pratique du grade christique de chevalier
Rose-Croix (18edegré du R.E.A.A.), ses propos sur le sujet conduisent à penser que Frédéric Desmons a peut-être éprouvé, un siècle plus tard, la même chose que nombre de ses coreligionnaires du siècle des Lumières pour qui la découverte de la parole perdue et la célébration rituelle de la cène, procuraient à leur conscience déchirée
apaisement et nourriture spirituelle.
[En guise de conclusion, on peut dire qu’] Injustement accusé d’avoir introduit l’athéisme au sein du Grand Orient de France, Frédéric Desmons aura finalement tout fait pour éviter une sécularisation totale et une déchristianisation absolue du message et des formes rituelles du discours obédientiel. Autre paradoxe, sa sortie officieuse et officielle de la religion institutionnelle a coïncidé avec le moment de son investissement puis de son implication croissante dans l’Ordre maçonnique dont l’une des particularités était sa composante rituelle saturée de référence chrétienne.

Pour un pasteur ultralibéral qui avait tout à la fois prêché contre le fanatisme et l’indifférentisme religieux, la franc-maçonnerie pouvait représenter un lieu de compromis dans lequel sa sensibilité au message humaniste des Lumières ainsi que sa recherche d’une religion de la raison délivrant un message de liberté pouvait aisément s’accorder. La franc-maçonnerie, parce que professant une sorte de déisme consensuel et ouvert, a été cette structure d’attente et de transfert où Frédéric Desmons a pu transposer sur le plan de la morale laïque son projet de réforme des mœurs et de la société. Ce refuge intellectuel et politique a également été un refuge spirituel. Son appartenance maçonnique, loin de l’avoir sinon privé du moins éloigné de toute dimension spirituelle, l’a au contraire conforté dans la nécessité d’une sorte de sensibilité au religieux dans son acception la plus large.


En fait, le combat pour la liberté absolue de conscience, mené tant dans le cadre de son ministère pastoral que dans celui de ses fonctions maçonniques, a pris les allures d’un véritable sacerdoce dont il s’était à la fois investi et senti investi.

La franc-maçonnerie lui a permis de concrétiser ce qu’il ne pouvait réaliser tant au sein de son Eglise qu’au niveau de son engagement politique; toutefois, si tenté qu’il l’ait été, il ne l’a jamais considérée ni comme une religion de substitution ni comme une entité politique, au risque de restreindre son champ d’action. Dans son esprit, elle était au-delà de tout cela, elle était le lieu de sa mission et pour lui rendre hommage au moment de son décès, ses amis n’ont eu d’autre choix, pour caractériser cette personnalité d’exception qui incarnait une forme de sagesse suprême, que de puiser dans le vocabulaire de la religion et de la sanctification par impossibilité de trouver les mots adéquats dans un autre répertoire.
On parla de lui, de cet homme humble et dévoué à son prochain, comme d’un pèlerin infatigable, d’un apôtre de la franc-maçonnerie, d’un saint laïque; on alla jusqu’à dire que les romains en auraient fait un Dieu, les adeptes des anciennes religions l’auraient consacré saint, alors que ses compagnons de route l’appelaient le papa Desmons avec tout le respect et l’amour filial que cela comporte. Homme de bien et homme d’esprit, Frédéric Desmons développa, sa vie durant, au sein d’une franc-maçonnerie sans Dieu mais dans l’intimité de son fort intérieur, une Religion du cœurfaite d’amour du prochain dans laquelle était levée la contradiction apparente entre l’Evangile de Calvin et l’Evangile d’Hiram et ce au nom d’une vision élevée et immanente de l’homme.

A bien des égards, cet éveilleur de la conscience humaine avait fait se sublimer les deux tryptiques Liberté-Egalité-Fraternité et Foi-Espérance-Charité dans un même élan de libération de l’homme.

Jean-Marie Mercier
Université de Nice-Sophia-Antipolis (CMMC)